[Exclusif] Dounia Bouzar à Femmes Maghrébines : comment protéger nos jeunes des recrutements de Daech ?

Approchée par Erich Alauzen, attaché de presse/fondateur du cabinet Stratégies Conseil Tunis et par Norhane Ben Mansour (Radio RTCI), Dounia Bouzar qui publiait en Octobre 2015 aux Editions de l’Atelier en France, La Vie après Daesh, a bien voulu répondre tout spécialement à leurs questions. Une interview exclusive obtenue par Erich Alauzen pour Femmes Maghrébines.

Qui est Dounia Bouzar ?

Dounia Bouzar, nom d’usage de Dominique Amina Bouzar, est une anthropologue française née à Grenoble en 1964, née d’un père maroco-algérien et d’une mère française d’origine corse. Elle cumule « des origines marocaines, algériennes, corses et italiennes ».

Elle a étudié en sciences de l’éducation à l’université Lille III, puis en développement urbain et en intégration européenne à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et enfin a effectué une thèse sur l’islam politique chez les musulmans né en France à l’université Paris VIII. Docteur en anthropologie spécialisée dans l’« analyse du fait religieux », elle a publié de nombreux articles, livres, essais et tribunes libres dans divers médias. D’abord éducatrice, elle a ensuite été chargée d’études « laïcité » à laProtection judiciaire de la jeunesse (Ministère de la Justice) de 1991 à 2009. Elle a siégé au Conseil Français du Culte Musulman de 2003 à 2005 en tant que personnalité qualifiée. Elle en a démissionné parce qu’elle était en désaccord avec la politisation de cette instance.

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Dounia Bouzar « On peut rentrer dans Daesh en quelques semaines mais on met des mois pour en sortir »

Elle est auditrice à l’Institut des hautes études de la défense nationale depuis 2005 (58e session) et a été élue « héros européen » par Time Magazine pour son travail novateur sur l’islam la même année. Elle a créé en 2009 avec sa fille Lylia, juriste, un cabinet spécialisé dans l’application de la laïcité et la gestion des convictions, qui intervient auprès des entreprises, des institutions et des élus : Bouzar Expertises – cultes et cultures

Elle a été nommée chevalier de l’Ordre des palmes académiques en 2009, et a reçu en 2006 et en 2011 des prix de l’Académie des sciences morales et politiques pour ses livres Quelle éducation face au radicalisme religieux ? et Laïcité, mode d’emploi.

Le 22 septembre 2013, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault la nomme à l’Observatoire de la Laïcité, en remplacement de Rose-Marie Van Lerberghe, démissionnaire.

À la suite de la publication de Désamorcer l’islam radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam, Dounia Bouzar a été contactée par de nombreuses familles dont les enfants ont été endoctrinés pour partir en Syrie et a créé avec d’autres experts l’association du CPDSI (Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam). Cette structure est rattachée à la MIVILUDES (dirigée par Serge Blisko) et au CIPD (dirigé par le préfet Pierre N’Gahane) pour participer aux recherches liées à la prévention et au traitement de l’endoctrinement de l’Islam radical.

Le 12 décembre 2014, le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, lui remet la médaille de Chevalier de la Légion d’honneur.

En 2015, le CPDSI est mandaté par le ministère de l’Intérieur comme CMI (cellule mobile d’intervention) en désembrigadement sur l’ensemble du territoire français. L’association est dotée de subventions publiques. La même année, l’ouvrage de Dounia Bouzar Comment sortir de l’emprise « djihadiste » remporte le Prix de l’Essai 2015 décerné par l’hebdomadaire L’Express.

Erich Alauzen/Norhane Ben Mansour : Comment vous avez eu l’idée de fonder le CPDSI (Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam) ?

Dounia Bouzar : Après la publication de « Désamorcer l’islam radical » en janvier 2014, plus de 60 familles m’ont téléphoné en me disant qu’elles retrouvaient le parcours de leur enfant dans ce livre. Je l’avais plutôt écrit pour faire le point car j’avais besoin de comprendre pourquoi autant de jeunes écoutaient le discours de l’Islam radical. Il a toujours existé mais n’intéressait pas les jeunes. Pourquoi, tout d’un coup, les jeunes s’arrêtaient et écoutaient ce type de discours ? Quand les parents m’ont téléphoné pour que j’aide leur enfant, j’ai créé ce centre d’abord pour que ce soit un lieu de paroles. Puis, de fil en aiguille, les parents ont montré les communications internet de leurs jeunes avec les rabatteurs et nous avons écrit le premier rapport sur l’embrigadement qui a servi ensuite au gouvernement à mettre en place des « indicateurs » pour faire la différence entre les musulmans et les jeunes en voie d’embrigadement. Et ensuite, nous avons été missionnés pour construire une équipe qui accompagne les parents, les jeunes embrigadés, et maintenant pour désembrigader…

EA/NBM – Vous avez commencé à vous occuper des jeunes depuis 2006. Quelle est votre méthode d’approche utilisée pour convaincre des jeunes embrigadés ?

DB : Notre méthode consiste à faire comprendre au jeune que ce qu’il vit comme une mission divine est en réalité une problématique personnelle (envie d’être utile, de se venger, de sauver, de mourir, etc. ) et lui proposer une sorte de « sas » entre Daesh et le monde réel. C’est encore avec les parents que nous avons expérimenté cette méthode. Comme les jeunes embrigadés sont persuadés d’être élus pour posséder « la vérité », on ne peut jamais tenter de passer par le registre de la raison pour s’adresser à eux. Non seulement c’est inefficace, mais c’est contreproductif : cela renforce le pouvoir de Daesh qui leur a annoncé que « tous les jaloux » (ceux qui ne sont pas élus pour régénérer le monde), vont tenter de leur « mettre le doute ». Ainsi, il s‘agit pour nous de passer par les affects pour remobiliser l’être humain qui est en eux. Les parents ont un rôle important : ils peuvent ressusciter les émotions de la petite enfance, qui vont ensuite faire réapparaître les repères éducatifs antérieurs. Cette étape permet aussi de replacer le jeune dans son histoire familiale alors que l’embrigadement l’a désaffilié et lui a fait miroiter une appartenance à une nouvelle communauté de substitution sacrée et supérieure. Les repentis ont aussi un rôle important dans le désembrigadement : en racontant leur histoire un peu comme les « alcooliques anonymes », celui qui est encore embrigadé entend ce qu’il a vécu en miroir dans la bouche de l’autre et prend conscience du décalage entre le discours de Daesh et sa réalité sur le terrain… Enfin, il faut proposer un espace pour que la personne puisse exprimer ses doutes : il ne sait plus où il en est, comment distinguer le vrai du faux, à qui faire confiance, etc. Cela dure plusieurs mois.

EA/NBM : Comment arrivez-vous à convaincre ceux qui sont obsédés par la mort et par la destruction ?

DB : Sur les 700 cas suivis, nous avons tenté d’intervenir avant ce stade de « déshumanisation » où le jeune n’existe plus et où il ne fait plus qu’un avec la cause. C’est difficile de remobiliser l’humain à cette étape car il est persuadé qu’il doit tuer pour exister. Il perçoit le sentiment humain comme une faiblesse qui va le parasiter dans sa mission divine. Au bout du processus, ils déshumanisent aussi leurs victimes et ne font pas que les tuer. Tous ceux qui ne font pas allégeance à leur idéologie sont perçus pour des complices de la dégénération du monde et donc comme des agresseurs. Il ne faut jamais oublier que le terroriste se sent toujours en légitime défense. C’est le degré de sa paranoïa qui va déterminer son type de passage à l’acte. In fine, les « djihadistes » perçoivent tous ceux qui ne pensent pas comme eux comme des monstres. Ils ne les considèrent plus comme leurs semblables humains. C’est aussi pour cette raison qu’ils les coupent en morceaux : ils leur enlèvent leur forme humaine afin de pouvoir les considérer comme de simples choses et ne pas éprouver de sentiment de culpabilité.

EA/NBM : Combien de jeunes ont été sauvés jusque là ?

DB : Disons que les 700 jeunes que nous suivons, le plus souvent récupérés à la frontière, n’ont pas essayé de repartir chez Daesh et ne sont pas passés à l’acte en France, pour le moment… Nous avons un vrai vivier de repentis anciens « daeshisés » qui maintenant nous aident à « sauver la vie » des nouveaux embrigadés. C’est ce qui redonne de l’espoir… Mais le temps de stabilisation est long : on peut rentrer dans Daesh en quelques semaines mais on met des mois pour en sortir… Il faudra donc un peu plus de recul pour déclarer : ils sont définitivement sauvés. D’autre part, certains restent dans une idéologie relativement « sectaire », dans des mouvements qui se disent « salafistes ». Ils ne sont pas violents mais ils partagent l’idée qu’il n’y a aucune valeur commune entre l’islam et le monde occidental, que la société n’est que corruption, qu’il faut la fuir et la rejeter, qu’il faut se séparer des non-musulmans, etc. Ces mouvements n’encouragent pas le jeune à « penser l’islam », à se demander ce qu’il comprend du message divin, mais l’incitent à « suivre » des imams youtube qui remplacent la raison par le mimétisme et la répétition. De notre point de vue, les jeunes qui restent dans cette perception ne sont pas complètement sauvés pour deux raisons : ils sont habitués à ce que « leur groupe » pense l’islam pour eux et ils sont dans une posture de mimétisme. Ce sont des maillons faibles « prêts à l’emploi » que Daesh peut facilement retourner en leur disant : ça ne suffit pas de fuir le monde réel (version piétiste), seule une confrontation finale avec le monde réel pourra le régénérer (version activiste).

EA/NBM : Quel est le profil d’une personne qui peut être facilement influencée et radicalisée ?

DB : Il y a différents profils en France. La génération qui passe à l’acte actuellement correspond au profil classique : des jeunes de familles d’origine maghrébine, fragiles au niveau social et familial, sans espoir social, qui ont cru aux promesses d’égalité de la République et qui ne croient plus en rien. Mais il y a toute une génération invisible qui incube, de 14 à 25 ans, que personne ne voit, sauf nous, grâce à leurs parents. Ils sont embrigadés par internet grâce à des techniques de mouvements sectaires et les rabatteurs ne leur parlent d’Islam qu’au bout d’un certain temps. Avant, ils leur insèrent une grille paranoïaque dans la tête pour qu’ils n’aient plus confiance en la société et envers les adultes qui les entourent. Ces « nouveaux » ont un autre profil : ils peuvent appartenir à des familles athées ou catholiques, musulmanes non pratiquantes, à des classes moyennes et même supérieures, être premier de la classe et relativement bien dans leur peau… Leur point commun ? Cela va vous étonner : ce sont souvent des jeunes sensibles, qui voulaient s’engager dans des professions altruistes (médecins, assistantes sociales, infirmières…) pour participer à un monde meilleur. Les rabatteurs francophones ont tant affiné leur méthode d’embrigadement qu’ils arrivent à retourner contre eux mêmes leurs valeurs humanistes. Entre les deux générations, quelle que soit leur origine, un point commun toutefois : ces jeunes n’avaient pas de connaissance sur l’islam avant leur embrigadement.

EA/NBM : On sait que c’est en milieu carcéral ou dans certaines mosquées qui prêchent un discours extrémiste ou encore via internet que des jeunes sont embrigadés. Est-ce que vous avez essayé de rencontrer ces jeunes en prison, par exemple ?

DB : Depuis un mois, des détenus nous écrivent pour nous dire clairement qu’ils ne se sentent pas stabilisés et qu’ils aimeraient bénéficier d’un espace de paroles pour travailler sur leurs doutes à leur sortie. Ils ont raison : le recul nous montre qu’un jeune doit avoir analysé une dizaine de contradictions entre le discours de Daesh et son comportement pour arriver à faire le deuil de cette utopie. Nous allons leur ouvrir nos groupes de paroles que nous appelons « club des rescapés »… Ainsi, ils réalisent qu’ils ont entendu les mêmes fausses promesses : véritable terre promise d’islam, Hijra où régnerait la fraternité, protection et respect pour les femmes, projet humanitaire pour sauver les enfants gazés par Bachar Al Assad, combat uniquement contre les soldats d’Al Assad, etc. Echanger « entre embrigadés » leur permet de prendre du recul et de réaliser les mécanismes communs d’embrigadement.

EA/NBM : Quel travail peut-on entreprendre dès le jeune âge, à l’école ou au lycée pour lutter contre l’extrémisme religieux?

DB : En France, je vous répondrai brutalement qu’il faudrait commencer par combattre les représentations négatives sur l’Islam, qui, quelque part, correspondent et valident celles de Daesh… Elles conduisent ensuite à la fois à la discrimination (parce qu’on voit les musulmans comme une entité homogène différente) et au laxisme (parce qu’on se dit que « chez eux », c’est comme ça… ). L’amalgame profite toujours aux radicaux et ce n’est toujours pas compris.

EA/NBM : Beaucoup d’experts en la question, sociologues anthropologues et autres psychologues, incombent les raisons de la radicalisation des jeunes à la marginalisation, au chômage et à la précarité, partagez-vous ce point de vue ?

DB : Il n’y a pas de lien direct entre cause et effet. Mais si les rabatteurs français arrivent à embrigader des enfants de professeurs qui habitent en plein Paris, il est évident que ce sera encore plus facile avec un jeune qui a le sentiment de ne pas avoir de place et d’avenir. Les rabatteurs lui proposent d’autant plus facilement de prendre « toute la place », celle de Dieu.

EA/NBM : Qu’est ce vous conseillez aux parents tunisiens ou français qui sentent un quelconque changement dans le comportement de leurs enfants ?

DB : Les indicateurs d’alerte que nous avons mis en place reposent sur des signes de rupture et non pas de signes religieux : le jeune ne parle plus à ses anciens amis en leur disant qu’il n’a plus rien à voir avec eux, il arrête toutes ses activités de loisirs car il voit le diable dans son ballon de foot et dans sa guitare, il cesse l’école car il perçoit ses professeurs comme des personnes payées pour l’endormir, il rompt avec ses parents qu’il considère aussi comme des complices des forces du mal. Si ses parents sont musulmans, il les considère comme des égarés et des hypocrites. Il faut vite réagir avant la rupture familiale, sinon ce sera plus difficile. Avec la nouvelle génération qui a essayé de partir, ce furent les parents leurs premiers sauveurs.

EA/NBM : Une coopération entre la Tunisie et la France, en matière d’encadrement des jeunes et de désembrigadement, serait-elle possible ?

DB : Pourquoi pas ? Il faut vérifier si certaines formes d’embrigadement sont similaires, car à chaque embrigadement correspond son désembrigadement…

Propos recueillis par Erich Alauzen et Norhane Ben Mansour fin novembre 2015

Source : femmesmaghrebines.com