TRÈBES : COMMENT ANTICIPER UN PASSAGE À L’ACTE BRUTAL

Prévenir le risque ne se construit pas à partir des caractéristiques personnelles d’un individu, comme c’est le cas des fiches S, mais en repérant la conjonction de plusieurs facteurs interactifs.

Notre ministre de l’Intérieur a déclaré avec humilité que «Radouane Lakdim est passé à l’acte de façon brusque et que cela n’avait pu être anticipé», semblant penser que le terrorisme surgit subitement, lors d’un basculement de l’individu. Certains commentateurs parlent «d’acte fou». Pourtant, tous les chercheurs, et encore plus ceux qui ont pu analyser des données empiriques, ont prouvé que le terrorisme ne correspondait pas à un basculement mais bien à un processus qui se déroule progressivement, par des petits pas invisibles. C’est pour cette raison que depuis 2008 (1), les recherches ne portent plus sur le «pourquoi» mais sur le «comment». Le terrorisme n’est pas une «entité réactive modelée et guidée par d’hypothétiques dimensions internes» (2) mais le résultat cohérent d’une interaction entre des facteurs individuels, des facteurs sociaux et la rencontre avec la «promesse jihadiste». C’est justement ces «petits pas» et cette interaction que les professionnels doivent apprendre à repérer en amont. Il est évidemment impossible pour les autorités de police d’effectuer un contrôle permanent de tous les individus fichés ou signalés pour radicalisation jihadiste. Il s’agit donc de reconnaître les mécanismes qui mènent à la radicalisation pour concentrer les efforts sur les situations les plus dangereuses.

Depuis longtemps, nous avions analysé la façon dont le discours «jihadiste» a adapté son idéologie et son projet aux aspirations des individus radicalisés, avec une approche à la fois émotionnelle, relationnelle et idéologique. A partir des données recueillies pendant la prise en charge de ceux qui souhaitaient rejoindre le califat entre 2014 et 2016, nous avons réalisé une analyse thématique des différents motifs d’engagement des radicalisés (3) et nous les avons catégorisés, pour signifier l’ensemble des raisons inconscientes (arguments implicites) et conscientes (arguments invoqués une fois la rencontre avec le discours «jihadiste» effectuée) qui ont poussé les individus à s’engager. Les motifs d’engagement ne déterminent pas le taux de dangerosité de l’individu mais permettent de mieux suivre son changement cognitif, et donc de prévoir son futur passage à l’acte. Forts d’une année dédiée à l’analyse scientifique de nos données (4), nous pouvons affirmer que l’évaluation du risque est possible, à condition que l’on accepte de remettre en question les anciennes grilles de lecture liées à Al-Qaeda, qui basait sa dialectique sur un projet théologique et non sur les aspirations des jeunes, comme le fait Daech.

Prévenir le risque ne se construit pas à partir des caractéristiques personnelles d’un individu, comme c’est le cas des fiches S actuelles, mais en repérant la conjonction de plusieurs facteurs interactifs micro et macro qui peuvent le mener à utiliser le terrorisme. Autrement dit, c’est en repérant les besoins et les idéaux que la «promesse jihadiste» est venue combler que nous pouvons identifier et repérer la (pré)disposition de l’individu qui a permis au discours jihadiste de faire sens et autorité, et provoqué ensuite son changement puis son engagement. Il s’agit d’étudier non pas l’individu mais sa trajectoire, car à chaque étape de l’évolution de l’individu, la promesse qui lui est faite par le discours «jihadiste» provoque son changement cognitif et comportemental. Le risque peut s’évaluer à partir de l’analyse des besoins des individus que ce discours est venu combler, puis qui les a transformés, faisant naître des nouveaux besoins, qui aboutissent à une nouvelle vision du monde cohérente qui provoque ensuite un nouveau comportement.

Loin d’être un acte fou, le terrorisme est le résultat d’un processus émotionnel et cognitif très cohérent. La détection du passage à l’acte ne pourra s’opérer que lorsque les autorités auront accepté de prendre en compte, dans la formation des professionnels la quête de sens dans l’engagement «jihadiste», ce qui leur permettra d’identifier les différents mécanismes de risque et de les anticiper. Au-delà des querelles idéologiques et politiques, il est temps d’accepter de s’appuyer sur les résultats des analyses de données scientifiques récentes pour soutenir et outiller tous les représentants des forces de l’ordre qui risquent leur vie quotidiennement pour nous protéger.

Dernier ouvrage paru : Doublement piégé, aux éditions Saltimbanques.
(1) J. HORGAN, «From profiles to pathways and roots to routes : Perspectives from psychology on radicalization into terrorism», The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 2008, 618 (10), pp. 80-94.
(2) GARCET S., «Une approche psycho-criminologique de la radicalisation : le modèle de ‘transformation cognitive de soi et de construction du sens dans l’engagement radical violent’», Revue de la faculté de droit de Liège, 2016.(3)
(3) D. Bouzar, M. Martin, What motives bring youth to engage in the Jihad? 2016. Ces motifs viennent d’être validés par des statistiques scientifiques réalisées par le Professeur David Cohen, qui dirige le service psychiatrique de l’enfance et de l’adolescence de l’Hôpital de la Salpêtrière de Paris, qui vont être publiées prochainement.
(4) Notamment bientôt rendues publiques dans le cadre des deux rapports scientifiques, qualitatifs et quantitatifs, commandités par la Commission Européenne au travers du projet PRACTICIES, dirigé par le Pr Séraphin Alava de l’Université de Toulouse.

Source : Libération